Deux rarissimes Citroën Wankel aux enchères : pourquoi le GS Birotor et le M35 sont devenus des fantômes
Quand on parle de l’histoire industrielle de Citroën, on pense souvent aux suspensions hydropneumatiques, aux silhouettes audacieuses et à une volonté permanente d’innover. Parmi les expériences les plus fascinantes — et les plus malchanceuses — figurent sans doute les Citroën propulsés par moteur Wankel : le prototype M35 et la très limitée série GS Birotor. Ces deux véhicules, aujourd’hui dispersés puis retrouvés dans des collections privées, seront proposés à la vente lors de la Quail Auction cet été. Leur histoire explique pourquoi il ne reste qu’un petit nombre d’exemplaires en circulation et pourquoi ces autos suscitent à la fois curiosité et controverse.
La promesse industrielle : compacité, silence et souplesse
Le moteur rotatif (Wankel) semblait idéal pour une Citroën : construit autour d’un principe de piston tournant, il promettait un fonctionnement quasi‑vibrations, un encombrement réduit et une réponse franche. Pour Citroën, l’idée était séduisante : associer l’architecture avant‑gardiste du GS — habitacle spacieux malgré des dimensions compactes — à un moteur qui complète l’ADN de la marque. C’est ainsi qu’est née la collaboration avec NSU et la coentreprise Comotor, destinée à produire ces rotors en quantité industrielle.
GS Birotor : timing catastrophique et protocole industriel malchanceux
Présenté au salon de Francfort en 1973, le GS Birotor proposait un 2+2 chiffres alléchants : 106 ch issus du double rotors, une technique sophistiquée, et l’équipement Citroën typique (hydropneumatique, freins à disque sur les quatre roues). Pourtant, deux éléments ont enterré les espoirs commerciaux. Le premier est extérieur à l’entreprise : la crise pétrolière de 1973. Le Wankel, par sa conception, consomme plus que la plupart des moteurs à piston. Lorsque le prix et la disponibilité du carburant deviennent une préoccupation immédiate pour les acheteurs, l’argument d’un moteur « compact et charmant » s’évapore rapidement.
Le second problème tient au positionnement tarifaire du GS Birotor. Citroën a lancé cette version à un prix proche de celui de la DS, modèle plus grand et mieux connu. Quand un client hésite entre deux voitures et que l’une a une technologie inconnue et potentiellement coûteuse à entretenir, le choix se fait vite. Résultat : peu de ventes, et surtout, une décision drastique prise par la direction après le rachat de Citroën par Peugeot : rapatrier et éliminer une grande partie des Birotor restants afin d’éviter les problèmes futurs d’approvisionnement en pièces et de garantir une image plus simple pour la marque.
M35 : l’expérimentation client et le tri des survivants
Le M35 est une autre histoire : il n’a jamais été conçu pour le grand public, mais comme véhicule d’expérimentation. Construit par Heuliez en petite série (267 exemplaires), il servait de plate‑forme pour des tests de long terme auprès d’utilisateurs sélectionnés. Citroën voulait mesurer la robustesse, la satisfaction et les comportements réels sur la durée — une démarche très en phase avec la philosophie technique de la marque.
Ici aussi, la plupart des voitures sont revenues au constructeur, souvent détruites ensuite. Toutefois, un petit nombre d’exemplaires ont survécu, transmis par des amateurs obstinés ou retrouvés dans des musées de collectionneurs comme la fameuse collection Mullin. Le M35 présent à la vente, dans un état original remarquable et avec un kilométrage limité, représente donc un fragment rare d’un passé industriel audacieux.
Pourquoi ces voitures valent-elles l’attention des collectionneurs ?
Les estimations et la réalité du marché
Les fourchettes d’estimation proposées pour ces ventes sont modestes au regard de la rareté : le GS Birotor est donné entre 20 000 et 30 000 $ et le M35 entre 30 000 et 40 000 $. Ces chiffres peuvent sembler étonnamment bas face à l’émotion historique, mais ils reflètent une réalité : le marché des voitures très spécialisées n’est pas seulement un marché d’objets à admirer ; il tient aussi compte des coûts de restauration, de la disponibilité des pièces et des risques liés à la revente. Pour un acquéreur, posséder un Birotor ou un M35, c’est accepter une responsabilité technique et financière importante.
État des exemplaires proposés et anecdotes
Le GS Birotor en question a une histoire américaine après un parcours européen : il a fait partie de la collection d’un grand amateur, a été adjugé puis racheté par un autre collectionneur qui le remet aujourd’hui sur le marché. Son kilométrage exceptionnellement bas (1 740 km sur l’exemplaire cité) en fait une pièce quasi‑muséale. Le M35, quant à lui, affiche un historique de service et de restauration soigné, ayant notamment reçu une rénovation complète dans les ateliers Citroën de Bergerac avant d’entrer dans une collection privée.
Ce que ces ventes disent de l’automobile aujourd’hui
Au‑delà du folklore, la mise en vente de ces deux Citroën montre l’intérêt croissant pour des objets autochtones de l’histoire industrielle : des voitures qui racontent des choix techniques et économiques, parfois ratés, parfois visionnaires. Elles nous rappellent que l’innovation coûte, qu’elle prend des risques et que le tri qui en résulte peut être brutal mais aussi révélateur de ce qui compte dans la mémoire collective automobile.
