Un coup de gueule contre le calendrier des interdictions
Dans un contexte où la transition vers l’électrique s’accélère en Europe, Ola Källenius, patron de Mercedes-Benz et président de l’ACEA, vient de lancer un sérieux pavé dans la mare. Dans un courrier adressé à la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, il dénonce l’interdiction programmée des ventes de voitures à moteur thermique à partir de 2035. Selon lui, ce calendrier rigide expose l’industrie automobile à un risque de « collapsus » si les autorités n’ajustent pas leur trajectoire.
« La situation a changé », plaide Källenius
Dans son lettre ouverte, le dirigeant suédois explique que les hypothèses de 2021, qui ont servi de base à la rédaction du règlement, ne reflètent plus la réalité économique et technologique actuelle. Il estime que la simple interdiction du thermique en 2035 est une vision trop étroite de la décarbonisation : « La planète a évolué de façon drastique », affirme-t-il, plaidant pour une approche plus flexible qui tienne compte des innovations futures (e-carburants, hybrides plus efficaces…).
Les objectifs CO2 jugés inatteignables
Källenius s’en prend également aux normes phares de la période 2025–2027. L’allègement du système d’objectifs par moyenne sur trois ans (2025, 2026, 2027) devait apporter de l’oxygène, mais ne suffit pas pour lui :
- Objectif initial : 0 g/km à l’horizon 2035, soit une flotte 100 % électrique.
- Étape intermédiaire : 93,6 g/km de CO₂ en moyenne entre 2025 et 2027.
- Phase suivante : 49,5 g/km en moyenne entre 2030 et 2034.
Il qualifie ce parcours de « trop abrupt » et explique qu’il mobilise une énergie considérable des ingénieurs, sans créer de réelle valeur ajoutée pour le consommateur ou la planète.
Une porte ouverte au débat dès septembre
Malgré son ton alarmiste, le patron de l’ACEA laisse une fenêtre de tir : la prochaine réunion stratégique prévue le 12 septembre 2025 pourrait revoir à la hausse l’échéance de 2035. Pour Källenius, c’est le « dernier moment » pour corriger le cap avant que les usines et les chaînes d’approvisionnement ne s’engagent définitivement dans une voie de non-retour.
Les constructeurs divisés sur l’urgence
Cette prise de position n’est pas partagée par tous :
- Kia met en garde : renoncer au calendrier risquerait de s’opposer au plan d’électrification massif qu’il a déjà engagé. Marc Hedrich, patron Europe du groupe Hyundai-Kia, considère qu’un report freinerait la rentabilité de leurs investissements.
- Stellantis que la multiplication des réglementations absorbe 25 % du temps des ingénieurs, sans ajouter de valeur climato-efficace, et demande des simplifications.
- Les équipementiers de CLEPA appellent à une approche plus transversale, mêlant hybrides, e-carburants et bornes de recharge pour diversifier les outils de réduction des émissions.
Conséquences mondiales d’un choix européen
Le vote européen n’affecte pas seulement le Vieux Continent :
- Les constructeurs mondiaux ajustent leur R&D sur la base de prévisions européennes, en espérant des économies d’échelle.
- Si l’Europe jette ses moteurs thermiques à la poubelle, certains modèles pourraient devenir impraticables économiquement, poussant les marques à les retirer du marché mondial.
- Les investissements dans les infrastructures de recharge et les chaînes d’approvisionnement des batteries pourraient être remis en question si l’horizon 2035 se décale.
La neutralité carbone à l’horizon 2050
Malgré sa critique du 0 g/km en 2035, Mercedes et l’ACEA réaffirment leur engagement pour une industrie automobile « climatiquement neutre » d’ici 2050. Ils plaident pour un « mix technologique » fondé sur :
- La généralisation des véhicules électriques batterie (BEV).
- L’usage contrôlé d’e-carburants renouvelables pour prolonger la vie utile des motorisations thermiques restantes.
- Le développement de l’hydrogène vert, notamment pour le transport lourd et les usages industriels.
Enjeux politiques et calendrier législatif
La Commission européenne doit décider si elle maintient la feuille de route 2035 ou introduit des révisions. Le Parlement et le Conseil seront appelés à plancher sur les amendements. Le débat sera intense : il oppose des visions technologiques, économiques et environnementales parfois irréconciliables. En toile de fond, il s’agit de préserver l’emploi, la compétitivité industrielle et la crédibilité écologique de l’Europe.
Le 12 septembre pourrait marquer un tournant décisif : un toilettage du calendrier ou, au contraire, une double confirmation du cap vers le tout électrique. Dans tous les cas, le verdict européen influera sur la stratégie mondiale des constructeurs, et la route vers 2050 ne sera jamais tout à fait la même.