La fin du moteur thermique coûterait des milliards : une étude qui inquiète l’industrie allemande

Une récente étude du Fraunhofer IAO, commandée par des organisations industrielles et des fournisseurs allemands, dresse un pronostic sombre : la disparition progressive des véhicules à combustion en Europe pourrait entraîner des pertes massives de valeur ajoutée et d’emplois, en particulier en Allemagne. L’analyse modélise plusieurs scénarios jusqu’en 2040 et met en évidence l’impact concentré sur la chaîne de propulsion — moteurs, boîtes, systèmes d’injection et échappement — secteurs où l’Europe, et l’Allemagne en particulier, restent fortement positionnées.

Qu’a précisément étudié le Fraunhofer IAO ?

La courte étude se focalise exclusivement sur la production et la valeur ajoutée liées aux systèmes de propulsion. Les commanditaires incluent des fédérations d’employeurs et des acteurs majeurs de l’industrie (constructeurs et équipementiers). Quatre scénarios européens ont été simulés, allant d’un maintien relatif de la technologie thermique à une transition rapide vers l’électrique conformément aux orientations actuelles de l’Union européenne. L’objectif : évaluer la perte de valeur ajoutée et d’emplois directement imputable au recul de la production de composants pour moteurs thermiques.

Des chiffres alarmants pour l’Allemagne

Les résultats sont nets : partout en Europe, la valeur ajoutée industrielle liée au groupe motopropulseur déclinerait fortement d’ici 2040. Mais l’Allemagne serait particulièrement exposée. Selon les auteurs, la valeur ajoutée dans le domaine des motorisations pourrait chuter d’environ 54,2 milliards d’euros, soit une baisse de l’ordre de 64 % par rapport aux niveaux de référence. Pour les fournisseurs spécialisés (pistons, systèmes d’échappement, boîtes, etc.), la projection est encore plus sévère : une perte de valeur ajoutée de l’ordre de 35 milliards d’euros, soit près de 80 %.

Quel impact sur l’emploi ?

La lecture sociale est tout aussi préoccupante : en partant des quelque 1,6 million de personnes employées en Europe dans le secteur du groupe propulseur en 2025, la projection montre des déclins importants d’emplois selon les scénarios. L’étude évoque un risque de l’ordre de centaines de milliers de postes perdus ; un chiffre souvent cité dans le débat public est de l’ordre de plusieurs centaines de milliers d’emplois en péril en Allemagne, reflétant la forte spécialisation nationale sur les technologies thermiques.

Étonnamment, la modulation des règles change peu

Un point notoire de l’étude : l’écart d’impact entre le scénario « maintien strict » (fin pratique des nouveaux modèles thermiques autour de 2035) et une hypothétique assouplissement des règles européennes est limité. Autrement dit, alléger légèrement la réglementation ne ferait que retarder marginalement les pertes : à moyen terme, les effets structurels de la transition technologique demeurent puissants. Les auteurs montrent que la « porte d’entrée » vers l’électrique déplace simplement la valeur ajoutée vers d’autres segments, mais sans compenser la perte initiale dans les composants thermiques.

Pourquoi les gains liés à l’électrique ne comblent-ils pas la perte ?

Plusieurs raisons structurelles expliquent ce déséquilibre :

  • les motorisations électriques sont techniquement plus simples et portent moins de pièces mécaniques à forte valeur ajoutée ;
  • la chaîne de valeur des batteries et de l’électronique est déjà ancrée dans des zones géographiques (Asie notamment) où la concurrence est forte et les coûts de production compétitifs ;
  • les nouveaux segments ne génèrent pas toujours le même nombre d’emplois locaux par euro de valeur ajoutée que le secteur classique des moteurs.
  • La technologie seule ne suffira pas : l’importance des conditions de site

    Les auteurs soulignent aussi que l’origine du problème n’est pas seulement réglementaire : coûts énergétiques élevés, lourdeurs administratives et conditions de production jouent un rôle tout aussi déterminant. Améliorer l’attractivité du site européen (réduction des charges, simplification des procédures, politiques énergétiques stables) est, selon eux, le levier le plus efficace pour limiter la saignée économique.

    La « technologie ouverte » : une voie d’atténuation, pas une panacée

    L’étude mentionne que garder une approche technologiquement ouverte — c’est‑à‑dire permettre une coexistence plus longue entre thermiques, hybrides et électriques — pourrait atténuer temporairement les pertes. À l’horizon 2035, une telle stratégie limiterait la baisse de valeur ajoutée européenne de plusieurs dizaines de milliards d’euros. Toutefois, à plus long terme, l’écart se résorbe : la baisse demeure significative quel que soit le rythme de transition, car l’électrification gagne inexorablement du terrain.

    Ce que l’étude ne couvre pas (mais qui compte)

    Important à noter : la portée de l’analyse est délibérément limitée au groupe motopropulseur. D’autres segments du véhicule (carrosserie, électronique embarquée, logiciels, services connectés) peuvent générer de nouvelles chaînes de valeur et emplois, mais ces éléments n’ont pas été intégrés aux calculs. De plus, l’étude ne mesure pas les possibilités de reconversion industrielle, la création de nouveaux métiers liés à la mobilité numérique ou les effets en cascade sur les filières en amont et en aval.

    Conséquences pour les acteurs : quoi faire maintenant ?

  • Les équipementiers et constructeurs doivent accélérer la diversification : investir dans l’électronique de puissance, les systèmes thermiques pour batteries, la gestion logicielle et les services liés à la mobilité connectée.
  • Les pouvoirs publics ont un rôle central : améliorer les conditions cadres (énergie compétitive, soutien à l’innovation locale, formation professionnelle pour la reconversion des salariés).
  • Une coopération plus étroite entre industrie, syndicats et autorités est essentielle pour anticiper les mutations sociales et organiser des transitions professionnelles dignes.
  • Points de vigilance pour les observateurs

    Enfin, la leçon stratégique est claire : la simple annonce d’un calendrier réglementaire ne suffit pas à prédire l’avenir industriel. La capacité d’un pays ou d’une région à maintenir une industrie automobile forte dépendra de facteurs multiples — politiques industrielles, compétitivité énergétique, capacité d’innovation et d’adaptation des compétences. Pour les acteurs allemands, l’enjeu est d’éviter qu’une transition climatique et nécessaire ne se transforme en désindustrialisation évitable.

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