La Corvette Grand Sport de 1963, châssis n°003, est l’un des exemplaires les plus rares et les plus mythiques jamais produits par Chevrolet. Conçue en secret par Zora Arkus‑Duntov pour rivaliser avec la Shelby Cobra, cette voiture n’était pas un simple coupé de série : c’était un prototype de course déguisé, ultra‑léger et surmotorisé, qui a marqué les circuits américains au début des années 1960. Mise aux enchères par RM Sotheby’s à Monterey cet été, elle pourrait atteindre une estimation stupéfiante de 11 à 13 millions de dollars. Retour technique et historique sur un engin qui incarne l’audace ingénieuse de l’âge d’or des sports mécaniques.
Genèse d’un programme clandestin
Au début des années 60, la Shelby Cobra dominait les circuits nord‑américains grâce à sa combinaison de puissance et de faible poids. Face à cette menace, Zora Arkus‑Duntov, ingénieur en chef chez Chevrolet et père technique de la Corvette moderne, lança en catimini le projet Grand Sport. Malgré l’interdiction officielle de General Motors concernant l’engagement direct en compétition, Arkus‑Duntov, soutenu discrètement par S.E. « Bunkie » Knudsen, fit réaliser cinq châssis spécialement destinés à la course. Lorsqu’il apprit l’affaire, Frederic Donner, président de GM, ordonna l’arrêt du programme. Mais il était déjà trop tard : cinq Corvette Grand Sport existaient et furent confiées à des équipes privées.
Un châssis de course déguisé en Corvette
La Grand Sport n’a plus grand‑chose à voir avec la Corvette de série de 1963. Elle repose sur un châssis tubulaire en acier sans couture et une carrosserie en fibre de verre extrêmement légère, façonnée à la main. L’emploi systématique d’aluminium et de magnésium (différentiel, charnières, etc.) permit de ramener le poids à environ 862 kg — contre 1 451 kg pour une Corvette standard de l’époque. Associé à un V8 suralimenté et un train roulant raffiné (freins à disques Girling, suspension optimisée), le résultat fut un véritable proto capable de tenir tête à la Cobra sur la vitesse pure et l’accélération.
Pourquoi « Snake Eater » ?
Le surnom « Snake Eater » (mangeuse de serpents) vient de la capacité démontrée par ces Grand Sport à dominer les Shelby Cobra sur certaines épreuves, notamment lors de la Bahamas Speed Week de décembre 1963. Pour cet événement, les châssis 003, 004 et 005 furent équipés de nouveaux moteurs 377 cubic‑inch (6,18 litres) entièrement en aluminium, avec quatre carburateurs Weber 58 DCOE. Malgré des soucis initiaux de surchauffe au niveau du différentiel, rapidement surmontés, les Corvette se montrèrent supérieures sur les lignes droites et imposèrent leur cadence. Les victoires et performances de ces machines leur valurent ce sobriquet évocateur.
La mécanique du châssis 003
Le châssis 003 débuta sa carrière avec un moteur 327 ci (5,36 litres) en fonte, utilisé en phase de mise au point. Mais son destin de course prit réellement forme après la conversion au 377 ci en aluminium. Aujourd’hui restituée à la spécification du Sebring 12 Hours de 1964, la voiture embarque un V8 377 ci reconstruit selon les plans d’époque, alimenté par quatre Weber 58 DCOE, développant environ 600 ch pour un couple estimé à 813 Nm. Ces chiffres, même si approximatifs pour l’époque, attestent du tempérament sauvage et du caractère brut du véhicule : une sorte de dragster raffiné pour circuits fermés.
Palmarès et pilotes illustres
Le châssis 003 a été confié à des pilotes et équipes de renom. Dick Doane signa plusieurs victoires de classe en SCCA C‑Modified, et la Grand Sport fit courir des pointures comme A.J. Foyt, Jim Hall ou John Cannon. À Sebring en 1964, A.J. Foyt réalisa un départ foudroyant, témoignant de la capacité d’accélération hors norme de la voiture. Les récits d’époque évoquent un train de puissance si violent que, dans certaines occasions, les roues avant se sont détachées du sol en sortie d’accélération — image parlante du tempérament de ces machines.
Rareté, restauration et état actuel
Seuls cinq châssis Grand Sport furent construits, et le n°003 fait partie des exemplaires qui ont survécu sans subir d’accidents lourds. Après une carrière d’usure et de collections, le châssis atterrit chez différents collectionneurs avant d’être acquis en 2003 par son propriétaire actuel. La restauration entreprise l’a été en règle et avec ambition : Terry Scarborough Racing mena une remise en conformité exhaustive pour le ramener en configuration Sebring 1964. Plus de 4 000 heures de travail et près d’un million de dollars d’investissements garantissent aujourd’hui une voiture historiquement fidèle, documentée et prête à participer à des events historiques.
La valeur marchande : pourquoi 11–13 millions $ ?
Plusieurs éléments expliquent l’estimation astronomique communiquée par RM Sotheby’s : la rareté extrême (5 châssis seulement), le statut de projet secret d’Arkus‑Duntov, la victoire symbolique face aux Cobra et la chaîne de possession parfaitement documentée. Les collectionneurs paient pour l’histoire, pas uniquement pour le métal. Ici, l’histoire est puissante : une voiture qui a défié la politique d’une corporation, triomphé sur piste et survécu en état d’origine. À cela s’ajoute le fait que l’exemplaire est dans une configuration de course authentique, un critère hautement valorisé lors d’enchères consacrées aux voitures de compétition historiques.
Ce que cela signifie pour les amateurs et les collectionneurs
Une vente record pour une Corvette Grand Sport soulignerait la tendance du marché des automobiles historiques : les prototypes de course rares, avec une histoire forte et une restauration irréprochable, sont désormais des actifs recherchés par de riches collectionneurs et des musées. Pour les passionnés, la possibilité de voir ce châssis à Monterey est une occasion unique d’observer une page essentielle de l’histoire américaine du sport automobile — et de mesurer combien l’audace technique d’un ingénieur comme Arkus‑Duntov peut façonner la légende d’un modèle.

